L’ineffable

Elle était parfois incompréhensible.

Au milieu d’une phrase, sa voix se mettait à trembler comme embarquée dans une série de rapides. Ses mots se brisaient en plusieurs morceaux dont un se perdait tout à fait ou se retrouvait pris dans le mot suivant pour former une cacophonie étrange. Elle avait sa propre langue, comparable à celle des enfants qui miment la parole sans pouvoir en transmettre les nuances. Son élocution était compliquée. En discutant avec elle, j’imaginais que nous étions séparés par une grande distance et que le vent emportait une partie de ce qu’elle m’adressait, qu’il entrait dans sa bouche édentée et faisait valser les consonnes, les voyelles. Elle disait qu’elle avait beaucoup aimé danser autrefois, maintenant encore… des fois…enfin voilà… Il y avait des trous partout dans ses propos, dans sa mémoire, dans sa présence à la fois douce et rugueuse de paysanne. En réalité, je n’ai jamais bien saisi quelle vie elle avait eue, seulement des allusions éparses qu’il n’aurait servi à rien de recoller ensemble. Je lui demandais des chansons. Elle ne s’en rappelait aucune, sauf le début de cette rengaine où se trouvait le début de son prénom, « Quand Madelon vient nous servir à boire… » Ça la faisait rire. Puis elle retournait à son silence, dans son île où personne ne parle comme elle.

 

Main levé-5788